Khadija El Abyad
« Notre corps est notre destin, disait Freud, dans l’intention d’inscrire notre être dans cette enveloppe si fragile qui nous maintient dans une différenciation parfois insupportable à vivre. Car ce corps que nous transportons au gré de nos pérégrinations existentielles est une sorte d’aimant qui attire à lui tous les moments paradoxaux de la vie… s’y s’inscrivent mots et maux, rêves et phantasmes, récits et images… comme pour marquer cette identité fatale, traversée par les labyrinthes insoutenables du sens.
Le corps, Khadija El Abyad, le transforme en miroir de sa propre existence. Elle le lit et le relit tel un texte, le déchiffre tel un talisman et le remodèle tel un jeu qu’elle ne cesse de reformuler. Un regard perçant veille sur ses interrogations, une quête inlassable subsume ses recherches plastiques et un désir de raconter, de narrer l’ineffable récit souterrain qui bouleverse son être et ses sens.
Khadija plonge dans les méandres de son moi. Un moi peau qu’elle revisite à la recherche de réminiscences. La mémoire en effervescence qu’elle traduit en images est un miroir brisé. Elle ramasse ses brisures pour les étaler sur son visage. Un visage qu’elle recompose au gré de ses blessures, afin peut être de la panser, de les penser, de les exorciser. Le visage devient une métaphore filée, une image composite, un territoire de tous les noms et de tous les récits. Khadija l’interprète, le re-lis, le défigure, le transfigure pour y déceler la géographie réelle et imaginaire de sa figuralité.
Image identitaire du corps, le visage se transmue ainsi en un archipel du sens. En un signe fragmentaire d’une pluralité de significations que l’artiste transforme en paysage intérieur, révélateur de toutes les traces qui s’y figurent: traces qui écrivent la profondeur de la douleur, invoquent les manifestations de la souffrance et expriment le récit d’une lutte avec soi, contre soi, auprès de ce qui se trame dans les contours d’un être à apprivoiser !
Le corps est là comme surface de contact avec le monde. Il dit le monde. Il le reflète et l’intériorise. Le corps est le récit transcrit de l’histoire personnelle. Sa peau est un parchemin sur lequel se tracent les récits fragmentaires d’une parole tue, à peine prononcée, chuchotée à même l’oreille ! Afin de déceler les dédales d’un tel récit indicible, Khadija réinvente son propre corps à la mesure de sa peau. Elle le recrée à travers une autre peau dédiée généralement à épouser sa féminité.
Aussi le recours aux collant chair fins est une trouvaille qui allie féminité et sacralité. Elle double le corps et le transforme en moi-peau (Didier Anzieu). Afin de s’exempter des « horreurs » – limites du body art, Khadija met à l’épreuve la métaphore de son corps comme enveloppe, comme surface. Le collant chair fin est un simulacre de la peau ; il subit ce que celle-ci peut subir en épousant la forme du corps. Les débris de verre (de ce miroir du moi) traversent la peau et le sang gicle ainsi dans notre regard. Une telle mise en scène invoque la douleur comme imagerie mentale et figure d’une théâtralité où la souffrance se meut en une douleur suggérée, à advenir ! »
Farid Zahi
Président de AICA-Maroc